Le prisme du genre dans les systèmes de santé
La santé des femmes ne se réduit pas à la santé maternelle et reproductive. C’est un enjeu transversal qui traverse chaque dimension du système de santé : accès aux soins, qualité du diagnostic, prévention, alimentation, charge du travail de soin et protection contre les violences. En Afrique de l’Ouest, les inégalités de genre dans la santé sont à la fois flagrantes dans leurs manifestations et profondément enracinées dans des structures sociales, économiques et culturelles qui les rendent résistantes aux interventions ponctuelles.
Les Objectifs de développement durable (ODD 3 et ODD 5) reconnaissent cette interdépendance entre égalité de genre et santé. La communauté scientifique internationale, à travers The Lancet Women’s Health Series (2019), a fourni un cadre analytique rigoureux montrant que les inégalités de genre ne sont pas seulement une question de droits : elles ont un coût économique et sanitaire mesurable, quantifiable en années de vie perdues et en milliards de dollars de productivité non réalisée.
La mortalité maternelle : toujours inacceptable
La mortalité maternelle reste le marqueur le plus brutal des inégalités de genre dans les systèmes de santé. En Afrique de l’Ouest, le taux de mortalité maternelle était estimé à 580 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2020 (OMS, 2023), contre une moyenne mondiale de 223 et des taux inférieurs à 10 dans les pays à revenu élevé. Cette réalité représente non seulement une tragédie humaine, mais aussi un échec collectif du système de santé.
Les causes directes (hémorragie du post-partum, prééclampsie/éclampsie, infections puerpérales, dystocies) sont toutes évitables avec des soins obstétricaux appropriés. Le vrai problème est systémique : insuffisance de sages-femmes qualifiées (ratio inférieur à la cible OMS dans la majorité des pays), accouchements non assistés dans les zones rurales, délais de transport vers les structures équipées et sous-détection des complications.
Au Nigeria, pays qui concentre la plus grande charge de mortalité maternelle au monde (environ 512 000 décès maternels par an sur les 2,7 millions mondiaux selon l’OMS), les disparités internes sont saisissantes : les États du Nord présentent des taux de mortalité maternelle cinq à dix fois supérieurs à ceux des États du Sud. Le mariage précoce, la faible scolarisation des filles et l’absence de couverture en soins prénatals dans les zones rurales sont des déterminants documentés.
Les mutilations génitales féminines : une urgence médicale et éthique
Les mutilations génitales féminines (MGF) touchent plus de 200 millions de femmes et de filles dans le monde, dont une large majorité en Afrique subsaharienne. En Afrique de l’Ouest, la prévalence est parmi les plus élevées au monde : supérieure à 90 % en Guinée et en Sierra Leone, entre 60 et 90 % au Mali, en Gambie, en Côte d’Ivoire et au Sénégal.
Les conséquences médicales des MGF sont multiples et documentées dans la littérature scientifique (OMS et The Lancet) : complications hémorragiques à court terme, infections, chéloïdes, douleurs chroniques, complications obstétricales (déchirures périnéales, fistule obstétricale, césarienne) et troubles psychologiques. L’étude de l’OMS publiée dans The Lancet en 2006 sur 28 393 femmes dans six pays africains a montré une augmentation significative de la mortalité néonatale et des complications obstétricales chez les femmes excisées.
Les progrès dans la lutte contre les MGF en Afrique de l’Ouest sont réels mais insuffisants. Des lois ont été adoptées au Sénégal (1999), en Côte d’Ivoire (1998), au Ghana (1994), au Togo (1998) et au Burkina Faso (1996). L’application reste hétérogène. La clé n’est pas uniquement juridique : des programmes communautaires d’abandon des MGF, comme ceux de l’ONG Tostan au Sénégal, ont montré des résultats probants grâce à une approche fondée sur les droits humains et la dynamique communautaire.
Les violences basées sur le genre : une épidémie cachée
Les violences basées sur le genre (VBG), notamment les violences conjugales et les violences sexuelles, ont des conséquences sanitaires considérables : traumatismes physiques, troubles de santé mentale (dépression, TSPT, suicide), infections sexuellement transmissibles, grossesses non désirées et recours à l’avortement dans des conditions dangereuses.
L’OMS estimait en 2021 qu’une femme sur trois dans le monde avait été victime de violence physique ou sexuelle au cours de sa vie. En Afrique de l’Ouest, les enquêtes démographiques et de santé (EDS) retrouvent des prévalences de violence conjugale élevées (entre 30 et 55 % selon les pays et les définitions), souvent sous-déclarées en raison de la normalisation sociale et des obstacles à la dénonciation.
Les systèmes de santé sont souvent le premier point de contact pour les femmes victimes de VBG. La formation des professionnels de santé à l’identification et à la prise en charge des VBG, la création de guichets protégés dans les structures de santé et la mise en place de circuits de référence vers les services sociaux et judiciaires sont des interventions à développer systématiquement dans la zone CEDEAO.
Vers des politiques de santé sensibles au genre
Une politique de santé sensible au genre ne se limite pas à des programmes de santé maternelle. Elle exige une réforme transversale : financement de l’éducation des filles comme déterminant de santé, représentation des femmes dans les instances de gouvernance sanitaire, collecte de données désagrégées par sexe pour identifier les inégalités invisibles, et intégration systématique de l’analyse de genre dans les études épidémiologiques et les essais cliniques.
La sous-représentation des femmes dans les essais cliniques, documentée dans des méta-analyses publiées dans The Lancet et le BMJ, conduit à des biais thérapeutiques : les doses et les effets secondaires des médicaments sont souvent extrapolés de données masculines, avec des conséquences cliniques sous-évaluées.
L’Afrique de l’Ouest ne peut pas atteindre ses objectifs de développement sanitaire sans traiter frontalement les inégalités de genre qui en sapent les fondements.
Sources et références
- OMS. Trends in maternal mortality 2000 to 2020. 2023.
- WHO. Female genital mutilation, The Lancet study, 2006.
- OMS. Violence against women, global report, 2021.
- The Lancet Women. Series on women’s health, 2019.